Je passe la dernière nuit à Bonneville, l’arrivée à Chamonix est prévue le vendredi matin, pour rester le plus longtemps possible en dehors de la course. A peine le petit déjeuner terminé, message du PC course qui annonce un départ retardé de 5h à cause des orages. Je suis déjà levé et prêt à partir, trop tard pour me recoucher.
Les vérification du sac, et du matos obligatoire, retrait du dossard, de la puce de chronométrage, des billets de bus pour mes 2 accompagnateurs (mes parents), rapide passage dans Chamonix pour repérer les lieux. J’ai un creux de 5h dans mon emploi du temps du vendredi. Repas, tentative de sieste, dépose du sac de ravito pour Courmayeur, à nouveau repas, le temps ne passe pas, j’ai vraiment hâte que nous décollions. 19h, la pluie fait son apparition. A l’abri au gymnase, couché mais sans trouver la sommeil. La pluie fouette les vitres, c’est la merde !
22h45, je termine de m’habiller, veste et surpantalon imperméable, frontale. Il fait froid, il pleut, ca fait chier. La place de l’amitié, lieu du départ, est bondée. Parapluie, ponchos et autres sont tous de sortie. 15 minutes, la pression commence à sérieusement monter, je ne veux même pas penser à ce qui nous attend. Musique, applause, et tout le tralala…frisson assuré. Coup de corne de brume. Je suis super loin de la ligne, donc je bouge même pas pendant de longues secondes, puis on piétine, il y a beaucoup de spectateurs, ca crie, ca applaudit, on trottine, à nouveau s’arrête tape dans les mains des spectateurs. Dans la tête, c’est du lourd niveau sensation. Le voyage commence.
Route, puis large chemin voit défiler un très long troupeau multicolore. Les Houches. Qu’est ce que nous prenons comme flotte ! Je croyais que le départ décalé était pour éviter l’orage ? Complètement trempé, le vent au col de la Voza est glacial. Le chemin pour descendre, labouré par 1500 coureurs, hé bien ça glisse beaucoup…trop à mon goût. En bas c’est Saint Gervais, il y a du monde qui m’attends. Plus de 20’ de retard, toutes prises dans la descente, sur le tableau de marche. Ravito, et j’en profite pour enlever un de mes 2 T-shirt qui est devenu une véritable éponge.
Allez, go to Les Contamines, encore du chemin, toujours en troupeau. La montagne c’est plus loin. Nous débouchons d’un chemin, sur la route qui entre dans Les Contamines. L’éclairage jaune de la rue, avec la légère brume laissée par la pluie qui a stoppé, donne une impression de mirage. Il est plus de 5h du mat, il y a encore des spectateurs pour nous accueillir, nous applaudir. Nouveau ravito, soupe, je recharge le camelback, nous attaquons bientôt la montagne, la vraie. Nous sommes prévenus que la neige nous attends au col de la croix du bonhomme.
Longue portion à courir avant l’ascension, nous commençons à nous éparpiller un peu. J’ai les yeux qui se ferme tout seul, après seulement 6h de course, c’est un peu dur à vivre, si tôt dans la course! Juste un thé au ravito de la Balme, qui semble une oasis posé au milieu de la montagne avec ces gros éclairages et son feux de bois. Le jour va se lever, nous remarquons des traces de neige de ci de là au sol. En basculant au col, le jour tout juste levé, l’étendue à nos pieds est complètement blanche. Pas de vent. C’est énorme. Courte descente facile jusque Les Chapieux, 1er gros ravito ou je vais me poser un peu.
Confiant pour le samedi qui m’attend, j’enlève le surpantalon pendant la pause. Bien entendu, 2 minutes après être reparti la pluie reprend. Pfff. Pendant la montée au col de la Seigne, la pluie se transforme en neige, c’est n’importe quoi. Emmitouflé dans la veste, je suis content qu’il fasse jour. En pleine nuit à la frontale, nous y verrions que dalle. Au col, tu ne restes pas une seconde. Vite la descente pour quitter la zone que je qualifierai de plutôt climatiquement hostile. Je réalise que la 1ère nuit, oui parce qu’il y aura 2 nuits dans mon UTMB, est passée vite et sans encombre.
Sur les chemins reconnus en Juillet, c’est facile. Un petit train de course se met en place. Lac Combal, arête du mont Favre, Col Chécrouit, ca déroule tranquillement. Et enfin le soleil. Il se montre enfin, et brutalement. Tu passes du mode esquimau, au j’ai trop chaud en un quart d’heure. La descente à Courmayeur, étouffante, lente, les bouchons. J’ai récupéré les minutes perdues cette nuit. Il est 14h.
Courmayeur c’est le gros ravito. Repas chaud, sac perso. Mon heure de pause passe en fait très vite. Photos avec les parents en sortant du centre sportif. Bel après midi d’été propice au farniente…pour les autres. L’estomac bien chargé, tout juste sorti de Courmayeur, grosse montée jusqu’au refuge Bertone. Hormis le redémarrage après Courmayeur, l’après midi est un délice, vallée splendide, les jambes qui vont plus que bien, un temps magnifique. Je fais tout pour pas les voir, mais les médecins et infirmiers présent à chaque ravitos sont de plus en plus sollicité. Les 1er "j’arrête" commence à se faire entendre. Je ne veux penser que positif.
19h, fin d’aprem, toute cette jolie vallée traversée, redescente au ravito d’Arnuva, le dernier avant la nuit. Les 1er mots du bénévole plombe direct l’ambiance. C’est un peu difficile au col du grand Ferret, nuages, vent violent…je suis de suite dans le speed. Je voudrais passer avant la nuit. Les plans galère, j’ai eu ma dose la nuit dernière. Veste, bonnet sont ressortis. La montée est à couvert, mais nous apercevons les nuages qui filent rapidement au dessus du col. Sommet, la nuit vient juste de tomber. Les bénévoles au check point s’apprête à passer une nuit sympa. Nous ne voyons pas grand-chose, et le vent est vraiment fort.
Après l’Italie, la Suisse. L’arrivée à La Fouly est interminable, le parcours doit être un peu modifié, nous faisons des boucles autour du village. Ca commence à vraiment me prendre la tête. 40’ de plus que sur le topo depuis le col du grand ferret. Minuit, le ravito, c’est la cour des miracles, entre les boiteux, les gars qui dorment à même les tables, le service médical qui courent à droite à gauche…24h après le départ, tout devient plus compliqué, plus dur…pour tout le monde, moi compris. J’ai pas d’envie, je me force à manger, et à repartir.
Longue marche, très longue marche vers Champex. Les marquages phospo des sac et vêtements des coureurs devant moi dansent éclairée par ma frontale. C’est hypnotique. En bas de Champex, à l’entrée d’un village dont j’ai oublié le nom, quelques habitants nous accueillent avec un verre de thé chaud, engagent la conversation. Il est plus de 2h du mat. C’est complètement irréel, tellement agréable. La nuit est d’un calme !
Encore une montée pour joindre le 2nd gros ravito de la course. Check point perdu dans les bois, saturée d’éclairage, techno à fond, j’adore. 3h accompagné par un autre coureur, 2 demi-tours pour erreur de navigation, nous ne nous sommes pas échanger plus de 2 mots.
Champex, c’était mon point de non retour. Je voulais pouvoir joindre Champex, 125km, 27h. l’objectif mini de cet UTMB est atteint. J’irai bien me couché. Je m’arrêterai bien ici. Attablé. Fatigué. Je ne sais pas. J’y vais, je n’y vais pas ? Je m’étais convaincu, dans la douleur, 12 jours plus tôt, que me tuer à Embrun pour finir, je le paierai ce WE. La contre partie de mon abandon, c’est que je ne peux pas bâcher aujourd’hui. J’ai déjà joué mon joker. Je vais me battre.
Je repart à 3h20. Débute ici un long chemin de Croix. Vraiment pas à l’aise dans la descente vers Martigny. Glissante. Des racines, que je ne distingue pas la nuit. Je galère, j’arrive pas à suivre le rythme des autres coureurs. Je m’énerve, me décourage. Traversée de Martigny, désert, pas de ravito, pas de check point. Le parcours est modifié, j’ai aucune idée de où nous allons. Nouvelle montée. Nouvelle journée. Descente, c’est devenu douloureux coté cheville droite. Nous sommes à nouveau à Martigny. La modif de parcours semble inutile, sans intérêt, des kms pour des kms, du D+ pour du D+.
Je prends mon gros tampon de la course, sur la montée du col de la Forclaz. Il n’y a plus rien dans le réservoir. Chaque pas est une épreuve. La pente me paraît démentielle. 3 gels pris en 20 minutes ne vont rien changer. Col tout juste franchi, je suis frigorifié. Je suis vraiment pas bien. J’ai peur. J’ai les larmes au yeux.
Je n’arrives pas à courir dans la descente vers Trient. La cheville droite n’est pas au top. Je veux arriver à ce putain de ravito, qu’il fasse chaud, qu’il y ai du soleil. Pause rallongée, je mange tout ce qui me passe sous la main. Trient – Vallorcine en passant par Catogne, en mode robot complet. Je me fait violence dans la descente pour me remettre à trottiner, . Je me sens beaucoup mieux que ce matin. Mes parents sont là. Je peux sortir de cette course pour quelques minutes, une petite bouffée d’oxygène. Je suis détruit.
En repartant de Vallorcine, je sais que je vais le faire. C’est un pur moment d’euphorie, seul, en pleurs, mais tellement heureux.
Il me faudra 3h22 pour ces 14 dernier kms. Le soleil, le spectre de ma déshydratation d’Embrun, je sens que je suis sur le fil, je marche de moins en moins vite. Il y a tout qui tourne en boucle dans ma tête, même le parcours. J’ai la sensation de passer toujours devant les mêmes rochers, les mêmes arbres. La certitude que je ne vais jamais joindre l’arrivée, un profond découragement s’installe. J’avais déjà pris très cher sur d’autres trails, là c’est décuplé. Je peux pas m’arrêter. Chaque spectateur croisé te félicite, t’applaudit, je n’en profites pas. Je suis loin, perdu je ne sais pas où.
Je cours dans Chamonix, pour le dernier km. Il y a foule, c’est le milieu de l’AM. Les applaudissements et les félicitations font tout oublier. Dernier virage et retour place de l’amitié sous l’arche, d’arrivée cette fois. Ce dimanche aura été un enfer.
Ce WE fût magique et restera inoubliable.
RDV l’année prochaine